Corps accords

« Soutiens ton violon Marion, arrondis ton petit doigt, ne couche pas ta main gauche, ne serre pas le pouce, le coude pas au plafond ». Et quelques minutes plus tard : « Ne crispe pas, respire, détends-toi »… facile à dire ! Je me souviens aussi de cours pendant lesquels il fallait que mon poignet soit souple sans que je sache vraiment pourquoi, et surtout, toutes les doses d’assouplissant ne venaient pas à bout de sa raideur ! D’où nous viennent ces désaccords entre notre corps et le violon qui empêchent la musique de jaillir simplement ? Pourtant, les premiers violonistes étaient aussi maîtres à danser et la spiritualité de leur pointe et talon d’archet inspirait la pointe et le talon du danseur, quant au joueur de fiddle américain ou au « violoneux » d’Auvergne, ils s’accompagnent avec leurs pieds ! La danse représente les fondements du répertoire violonistique et l’importance des notions d’espace, de temps et d’énergie est commune aux deux arts. Au passage, certains conservatoires proposent une « formation musicale danseurs », serait-il farfelu d’imaginer -pour les instrumentistes en général- une initiation à la danse ou un éveil corporel ?

Le corps a ses raisons que l’oreille et l’imagination musicale ne peuvent pas ignorer, car si l’oreille préside, c’est le bras qui concrétise : l’acuité de notre sentiment musical dépend de l’acuité de notre sensation corporelle.

Notre rôle d’enseignant est de faire en sorte que l’élève joue avec son corps et non contre lui, qu’il prenne conscience que ses muscles, son tonus, son équilibre postural sont un médiateur entre la musique qu’il a dans la tête et celle qu’il extériorise grâce au violon : notre corps est en quelque sorte un instrument dont il faut savoir jouer. Il est pourtant fréquent qu’il représente plutôt un obstacle rendant la tâche plus laborieuse. Alors bien sûr, lorsque l’on a une bonne oreille et que le désir d’exprimer est fort, on compense : un bras droit inerte peut chercher la puissance dans la main, une tête mal placée obligera la main gauche à serrer le manche etc… Mais il y a un seuil à ne pas dépasser, et c’est au professeur de l’apprécier. Le professeur imaginaire de Marion tente de soigner les symptômes un par un en donnant des indications extérieures ; peut-être devrait-il dans une démarche holistique, essayer de guider l’élève sur le chemin de la découverte de ses sensations pour que le geste juste vienne de l’intérieur. Et pour y arriver, tous les moyens sont bons : il n’y a pas de formule  » prêt-à-porter « , il faut tâtonner avec l’élève, inventer des exercices lui faisant prendre conscience d’un mauvais geste, utiliser des images appartenant aussi bien au registre tactile que visuel, auditif, voire gustatif car nous avons chacun des modes d’approche privilégiés. Il faut s’efforcer de devenir cet  » éveilleur  » dont parle Dominique HOPPENOT dans son livre  » Le violon intérieur  » (éditions Van de Velde) qu’il est impossible de ne pas citer ici.

On est loin des heures de technique que l’on se vante d’avoir fait en exhibant un furoncle rouge sous le maxillaire ou de la fierté d’une tendinite, trophée d’overdose de dixièmes bien /mal travaillées, ou encore d’une lourdeur au bras droit, récompense d’un marathon de staccato ! Nul doute qu’il faille travailler quantitativement, mais c’est à nous de donner les clés du qualitativement : sensibiliser l’élève à ce qu’il ressent, d’autant plus que cela sécurise. Un peu à l’image des sportifs qui savent qu’un mouvement compris et senti peut être visualisé et reproduit de plus en plus  » naturellement « … évidemment, le naturel ça se cultive !

Dans le corps à corps avec le violon, il faudrait avoir la sensation de n’être qu’un et entrer en résonance avec l’instrument, et même si cette impression d’unité n’est qu’un leurre, peut-être est-elle la condition permettant la concrétisation de la sensibilité de l’interprète et la transformation d’un geste technique en geste musical qui est en  » accord parfait  » avec ce que l’oreille et le cœur veulent exprimer.

Alors accordons nos violons, celui que l’on a à l’intérieur et celui qui est au bout de nos doigts. Et pour L’AmiRéSoL, souhaitons qu’elle soit l’instrument avec lequel vous pourrez vous accorder, pour que vos envies intérieures deviennent des élans moteurs

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