Marie-Claude Theuveny

Marie-Claude Theuveny, pourriez-vous nous retracer brièvement votre parcours ?

Mon parcours est en fait assez simple, car il n’y a pas eu d’hésitation. J’ai débuté le violon à l’âge de 5 ans, puis je suis rentrée au conservatoire de Paris à 13 ans. Après l’obtention du 1er prix en 1947, j’ai été lauréate du concours international de Genève avec un 2ème prix (le 1er n’ayant pas été attribué). C’est là que j’ai rencontré Enesco avec qui j’ai travaillé pendant sept ans, période durant laquelle se succédaient les concerts. Puis, désireuse de mener une vie de famille normale -j’ai deux enfants et deux petits enfants-, j’ai professionnellement un peu ralenti le rythme. Enfin, j’ai été pendant 25 ans l’assistante de Michèle Auclair au CNSM de Paris et aussi professeur au CNR de Saint-Maur.

Comment le violon est-il entré dans votre vie ?

Cela ne venait pas de moi, parce que j’avais 5 ans et qu’à cet âge là on ne choisit pas. Originaire de Grenoble, mes parents étaient musiciens non professionnels, mais très actifs dans leur pratique. Mon père dentiste, trouvant qu’il n’y avait pas assez de musique dans sa ville, a même fondé un orchestre d’amateurs, avec lequel j’ai pu jouer quand j’étais petite, un grand nombre de concertos. Il s’est du reste absolument ruiné pour inviter des chefs… mais c’était sa passion ! Mon père jouait du piano -c’était un très bon lecteur-, et mes frères apprenaient le violoncelle et le piano : faire de la musique, cela allait de soi ! J’ai donc commencé le violon avec ce personnage étonnant qu’était Carmen Forte, qui était un professeur disons…  » irrésistible « , dans tous les sens du terme.

Quels sont les temps forts qui ont marqué l’enseignement que vous avez reçu ?

On peut dire que rentrer au conservatoire de Paris pendant la guerre, c’était un moment fort. Imaginez : passer entre deux bombardements, pas de moyens, pas de chauffage dans les salles de cours. J’ai des souvenirs cuisants de cette époque, qui était par ailleurs fort intéressante (j’avais comme camarades Christian Ferras, Pierre Doukan et Luben Yordanoff ). J’ai donc passé deux ans dans la classe de Benedetti. C’était un homme charmant et un technicien extraordinaire qui montrait beaucoup mais n’expliquait guère :  » fais comme moi  » disait-il,  » regarde, c’est facile « … Avec Enesco c’était magnifique, il chantait tout en s’accompagnant au piano et je ne pouvais plus me passer de son enseignement. La technique l’intéressait peu, tout se transmettait par la voix, le geste, les mimes. Il mettait beaucoup l’accent sur l’aspect musical, se référant aux opéras et au répertoire non spécifique du violon. Je pense en fait, qu’il m’a apporté ce que j’attendais et que je n’avais pas eu jusque là.

Enseigner à votre tour, cela allait de soi ?

Pas du tout. Je me suis trouvée à un moment de ma vie, vers quarante ans, dans une situation où il était nécessaire que je travaille. J’ai donc commencé comme assistante de Michèle Auclair : c’est à son contact que j’ai tout appris du métier de professeur. Elle avait travaillé avec Jules Boucherit -une école très différente de celle de Benedetti, et pourtant nous nous sommes très bien entendues-, puis aux Etats-Unis et en Russie. J’ai découvert ce qu’était la technique, et c’est aussi grâce à Michèle que je me suis inquiétée de choses auxquelles je n’avais jamais prêté attention auparavant : les coudes, les pouces, les épaules, la respiration…

Le contexte musical et éducatif a considérablement changé au cours de ces dernières années. Comment l’avez-vous personnellement ressenti et vécu ?

Je ne trouve pas que les élèves aient beaucoup changés, il y a plutôt des constantes. Par exemple : ils ne jouent pas assez, passent des heures à travailler, et sont incapables d’enchaîner un morceau par cœur ; c’est le compte-gouttes, une note après une note, ils manquent totalement de discours musical. Plus ça va, plus je suis persuadée que tout passe par la sonorité, et qu’il faut jouer, jouer, jouer. Je pense qu’il ne faut pas axer les élèves sur la technique pure, celle-ci devrait être un complément.

Des satisfactions, des regrets ?

J’ai  » raté  » Menuhin , je l’ai croisé chez Enesco d’ailleurs, mais jamais vraiment connu. Je ne sais pas s’il y a encore à notre époque de semblables personnages, à la fois grand violoniste et pédagogue. Ou alors ce sont des météores qui filent d’un endroit à l’autre. Un de mes beaux souvenirs -et quand j’y repense, c’est maintenant que je réalise que c’était une chance exceptionnelle -, c’est le concert que j’ai donné sous la direction d’Enesco au théâtre des Champs-Elysées. J’avais 20 ans et j’ai joué trois concertos : Jean Hubeau, Bach en Mi et Beethoven. Quant à ce qui se passe dans les conservatoires, je regrette que les pianistes accompagnateurs ne soient pas quasiment toujours présents dans les classes, les élèves joueraient davantage et auraient une meilleure compréhension musicale.

Vos perspectives et souhaits d’avenir…

Il faudrait déjà supprimer le mauvais solfège, celui qui ne sert à rien , et qu’il y ait beaucoup plus de contacts de musique de chambre et d’orchestre. Navarra disait -et c’était un grand pédagogue :  » Ah bon, tu as finis le solfège spécialisé ? Bon, alors, tu ne sais rien, vas à l’orchestre et tu apprendras ce dont tu as besoin ! « . Personnellement, je crois beaucoup à la lecture et au déchiffrage : ne pas toujours travailler, mais prendre l’habitude de voir du répertoire, et toutes les occasions sont bonnes, de la sonate à l’orchestre. Il faudrait aussi éveiller l’intérêt musical général, car les élèves n’écoutent pas suffisamment de musique et ne vont pas assez au concert. Et après on leur fait faire de l’analyse alors qu’ils ont beaucoup de lacunes en histoire de la musique ! Moi, je suis complètement atterrée. Alors bien sûr, je vois ça avec mon âge, et c’est vrai que petite, j’allais beaucoup au concert, et que mes parents m’y poussaient… Que font-ils les parents aujourd’hui ?

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