Pierre Blanchard

Pourriez-vous nous retracer brièvement votre parcours, Pierre Blanchard ?

J’ai débuté le violon à l’âge de 8 ans avec Madeleine Thuillier, à Saint-Quentin dans l’Aisne. Pour vous situer un peu Madeleine Thuillier, elle avait eu son prix de Paris en même temps que Michèle Auclair. Cela a été pour moi une grande chance d’avoir un professeur de ce niveau, en province, dès le plus jeune âge. Au delà de mon apprentissage du langage classique, je fus un adolescent très en phase musicalement avec les bouleversements liés aux années 70’. J’intégrais d’aussi divers qu’éphémères « groupes » dits pop ou assimilés toujours armé de mon inséparable violon. J’écoutais alors Jimi Hendrix, Soft Machine, Zappa mais aussi King Crimson, Yes et bien d’autres… J’appris aussi le « métier » dans la fosse d’orchestre, un univers pour moi fascinant, et me suis installé à l’âge de 20 ans à Paris, avec toujours cette même vision qui ne m’a pas quitté : la musique « ouverte ». Je me suis donc intéressé à toutes les musiques et plus particulièrement au jazz, dans lequel je me réalise.

Comment le violon est-il entré dans votre vie ?

Dans le quartier où nous habitions, s’organisaient des fêtes. A l’occasion de l’une d’elles, j’ai pu entendre une jeune violoniste. Les écoles n’étant pas encore mixtes, je me suis dit que si je faisais du violon, je pourrais la rencontrer aux récréations, ce qui n’était pas un bon calcul. J’ai d’ailleurs failli arrêter devant cette impossibilité, mais je me suis très vite pris au jeu.

Quels sont les temps forts qui ont marqué l’enseignement que vous avez reçu ?

Madeleine Thuillier avait beaucoup d’affection pour moi. Elle m’emmenait pendant les congés scolaires dans son mas provençal, où quantité de musiciens passaient. S’organisaient alors des groupes de musique de chambre et cette atmosphère m’a beaucoup marqué. Adolescent, cela m’a aiguillé : Art, Amour, Musique, sens du travail bien fait… J’écoutais beaucoup de musique et surtout toutes les musiques, le rock, les Beatles… J’étais un gosse comme les autres, absolument pas surprotégé comme cela peut être le cas dans le milieu classique, et j’ai senti tout de suite qu’il y avait un lien à faire entre tout ça. Madeleine Thuillier avait assez d’amour pour m’accepter tel que j’étais. Dans le jazz, je n’ai jamais rencontré de « maître ». Bien sûr, la rencontre avec Stéphane Grappelli fut très marquante, mais il ne se voulait pas pédagogue et je l’ai regretté… Mon souhait serait d’être un jour le maître que je n’ai pas eu.

Enseigner à votre tour, cela allait de soi ?

Evidemment, car mon vœu le plus cher est de monter un orchestre qui serait capable de jouer tout… mais bien ! La pédagogie œcuménique, je n’y crois pas ; bien que je respecte celui qui la pratique, ce n’est pas mon propos. Pour moi, le projet artistique est le seul facteur réel de motivation. Malheureusement, cela n’a jamais été dans la fonction du jazz d’institutionnaliser son enseignement. J’ai ouvert moi-même à Aubervilliers-la-Courneuve la première classe de jazz destinée à toutes les cordes. J’y suis depuis 7 ans ; mes élèves ont entre 20 et 30 ans. Les plus jeunes, trop pris par leur cursus classique et leurs études générales, ne peuvent souvent pas s’investir suffisamment. Pour ma part, j’interviens au stade où les gens se sont déjà posé des questions sur leur avenir musical. Dans mon désir de constituer à terme un réservoir d’instrumentistes qualifiés, je trouve dommage qu’il n’y ait pas de formation préalable. Ainsi, j’essaie de « former » des enseignants qui préparent les plus jeunes à cette ouverture d’esprit dont ils auront besoin. A Epinay, par exemple, Léna Fablet prépare le terrain et indique tout de suite la bonne direction à prendre (sens rythmique et mémorisa-tion principalement). On remarque d’ailleurs que les petits réalisent spontanément certaines choses qui peuvent malheureusement se bloquer par la suite. En tout cas, j’essaie de cultiver le bonheur que l’on a de jouer ensemble, c’est primordial.

Le contexte musical et éducatif a considérablement changé au cours de ces dernières années. Comment l’avez-vous personnellement ressenti et vécu ?

Je trouve que, concrètement , il n’a pas assez changé. Trop peu d’outils sont mis au service de l’apprentissage : tout est encore trop compartimenté, matière par matière, et la synthèse ne peut pas se faire. Souvent, je pense qu’il vaut mieux en savoir 100 fois moins mais pouvoir le réaliser.

Des satisfactions, des regrets ?

Des malentendus aussi… On pense trop souvent que le jazz est la récréation du classique. Les contraintes ne sont pas moindres, elles sont différentes. L’investigation personnelle fait souvent défaut, l’élève a trop tendance à se reposer sur le professeur. Il faut pouvoir sentir soi-même les choses pour les réaliser, accepter de repartir sur de nouvelles bases, s’inspirer des musiques qui sont de tradition orale et savoir accompagner, car l’accompagnement est la source de toute improvisation. Dans ce sens, il est dommage que les conservatoires ne laissent pas suffisamment de place aux musiciens d’ethnies différentes, au même titre qu’aux grands solistes classiques invités lors de master-class, concerts…

Vos perspectives et souhaits d’avenir…

Mon souhait reste, comme je l’ai déjà exprimé, de mener à terme un projet artistique concret basé sur l’échange. Regrouper nos forces et nos motivations en créant un réseau de personnes qui ont la même vision du monde musical, des amis en quelque sorte ; avec dans chaque région un pilote (ou une équipe de pilotes ! ). Chaque pilote réunit une dizaine de musiciens désireux de s’ouvrir à un autre univers. A partir de là, un véritable projet peut naître : envoi des partitions (jazz ; flamenco ; tango), travaillées sur place. Lors d’un week-end ou d’une session, quelques membres d’Arcollectiv’ et moi-même venons sur place compléter le travail en apportant les éléments manquants (improvisation ; phrasé ; jazz) ; ceci débouchant bien sûr sur un concert. Voilà une véritable perspective d’avenir. Cette expérience a d’ailleurs déjà été faite avec succès à Tourcoing et Nancy. Il faut absolument les multiplier. Tout ceci est encourageant. A nous d’entretenir le côté passionnant !

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