Storo Merhrstein

Pourriez-vous nous retracer brièvement votre parcours ?

Je me présente : je suis Storo de Forbach en Moselle. Je suis tzigane et j’ai commencé le violon à l’âge de 5 ans œ environ avec mon père, mon grand-père et mon oncle qui jouaient respectivement du violon, de l’alto et de la guitare : j’étais accompagnateur. Bien sûr j’ai appris en autodidacte, sans bout de papier, par imitation. Je connais tous les arpèges, accords et mélodies tziganes, mais si vous me les donnez sur partition je ne saurai pas les déchiffrer : impossible ! Si vous me jouez la musique, là je peux reproduire. Les années ont passé. Je me suis marié et j’ai eu deux enfants. Mon fils a commencé le violon à l’âge de 5 ans et est maintenant un bon violoniste. Il est dévoué à la musique tzigane sacrée. J’ai enseigné et continue actuellement de le faire, je compose et surtout je joue beaucoup lors de rassemblements tziganes : pèlerinages, messes, congrès… Je donne aussi des concerts un peu partout car il y a actuellement une grande recrudescence du public pour ce type de musique traditionnelle tzigane. Depuis 1993, j’ai formé un groupe de sept musiciens (deux violons, un accordéon, trois guitares, une contrebasse) et je suis l’un des derniers à avoir une formation tzigane qui fonctionne.

Comment le violon est-il entré dans votre vie ?

Dans la caravane de mes parents, là où je dormais, au-dessus de ma tête était accroché un petit violon : c’était sa place. Tôt le matin, je le décrochais et tout le monde râlait. Je jouais dans le lit, je grattais, ça faisait un bruit infernal, et quand mon père a vu que j’étais intéressé par l’instrument, il m’a appris.

Quels sont les temps forts qui ont marqué l’enseignement que vous avez reçu ?

Dans l’enseignement que j’ai reçu -oral uniquement- , la première musique que l’on apprend est simple et dévouée : c’est l’Ave Maria de Lourdes. Une fois que cette musique est bien sue, les valses, marches, czardas… peu à peu entrent dans le répertoire. Le travail se fait autant en individuel qu’en groupe. Je jouais depuis 4 ou 5 ans lorsque j’ai donné mon premier concert devant au moins 1000 personnes au pèlerinage de Lourdes, toujours accompagné d’hommes plus âgés, ce qui était très impressionnant mais aussi stimulant. Cette première expérience de la scène m’a beaucoup marqué : cela fait partie de mon enseignement. La confiance accordée est aussi très importante dans notre apprentissage. Le débutant est élevé aussi haut que le « confirmé » à côté de lui. Même s’il ne sait rien, on ne dira jamais qu’il ne sait pas jouer car tout le monde l’accompagnera et l’encouragera. Le but du musicien tzigane n’est pas de rechercher la gloire mais de transmettre sa culture.

Enseigner à votre tour, cela allait de soi ?

L’héritage tzigane est pour moi primordial. Je m’efforce donc au mieux de communiquer mon expérience à de jeunes musiciens violonistes ou autres instrumentistes. Mon fils dont j’ai guidé les pas vers la musique, enseigne déjà à 4 ou 5 copains. Il fait aussi du jazz. Un de mes élèves s’est beaucoup investi dans le jazz (il s’est produit avec Birelli Lagrenne). J’ai enseigné en école en Moselle et dans le Bas-Rhin pendant 3 ans. J’ai aussi enseigné à des sédentaires et je donne toujours des conseils aux groupes que je rencontre : c’est tout naturel !

Le contexte musical et éducatif a considérablement changé au cours de ces dernières années. Comment l’avez-vous personnellement ressenti et vécu ?

Aujourd’hui, les petits tziganes en voyant un ballon pensent a Zidane : ils ont l’esprit sportif. Mais ils courent aussi après d’autres choses : la société de consommation les sédentarise de plus en plus… je trouve cela dommage. Il y a environ vingt ans, on avait un échange différent car chacun respectait la culture de l’autre. mais le jeune tzigane est maintenant trop investi dans votre société. C’est une nouvelle orientation qui, à mon avis, a profondément changé le tzigane. Beaucoup ont oublié leur langue maternelle : le romanes. On est aussi responsable de cet état… Je suis installé sur le plus grand terrain tzigane de France à Forbach. On est entre 350 et 400 personnes, et chaque année il y a plus d’enfants, alors il serait temps de retrouver et de renouveler notre culture.

Des satisfactions, des regrets ?

Beaucoup de satisfactions dans ma vie de musicien. Dès que le temps le permet, nous partons en caravane. Le départ se fait toujours en vue d’un pèlerinage : la musique est au service de nos frères. Il y a 18 pèlerinages dans l’année. L’an passé j’en ai fait 15, ce qui représente environ 5400 km. Tous les musiciens se retrouvent, toute nationalités confondues. La grande chance que l’on a, c’est que le répertoire traditionnel est connu par tous les musiciens tziganes ainsi que notre langue. C’est une immense richesse. Point de vue enseignement, je suis déçu, car dans l’école de musique où j’étais, cela marchait bien. Mais une fois le contrat terminé, j’ai eu une énorme déception car une dizaine de jeunes tziganes voulaient apprendre, mais il n’y avait plus de structure d’accueil. Les jeunes ont actuellement besoin de structure, il faut s’en occuper car la délinquance existe aussi dans notre société.

Vos perspectives et souhaits d’avenir

Je suis en train de fonder une association soutenue par l’Union Départementale d’Action Familiale de la Moselle afin de renouveler notre culture tzigane avec différentes matières proposées : la langue, la musique et les métiers. J’aimerais créer un phénomène de motivation et d’émulation auprès de ces jeunes. J’ai toujours l’espoir que cela va repartir car le tzigane, sa langue et sa musique ne font qu’un.

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